Infidélité : Adultère… ou taire l’adulte en soi ?
- Béatrice DEFFROMONT

- il y a 6 jours
- 32 min de lecture
Et si l'infidélité n'était pas seulement l'histoire d'une rencontre… mais aussi celle d'une part de soi qui, depuis longtemps, cherchait à être entendue ?

Introduction
Elle s'assoit en face de moi.
Elle garde son manteau sur les épaules.
Ses mains se cherchent, se croisent, se décroisent.
Le silence s'installe.
Un silence que je connais bien.
Celui où les mots sont encore trop lourds pour être prononcés.
Puis elle relève doucement les yeux.
— « Je n'aurais jamais cru que cela m'arriverait un jour… »
Je pourrais vous dire qu'elle est venue me parler de son mari.
Mais ce n'est pas de lui dont elle parle d'abord.
Elle parle d'elle.
De cette femme qu'elle croyait connaître.
De cette femme qui s'était toujours promis qu'elle ne tromperait jamais.
Elle ne comprend plus comment elle en est arrivée là.
Quelques jours plus tard, un homme prend place dans ce même fauteuil.
Il reste longtemps silencieux.
Puis il murmure presque :
— « J'ai une maîtresse depuis plusieurs mois… Au début, je pensais que je maîtrisais la situation. Aujourd'hui… je ne sais plus où j'en suis. »
Ces deux personnes ne se connaissent pas.
Leurs histoires n'ont rien en commun.
Leurs couples sont différents.
Leur âge, leur parcours, leurs blessures aussi.
Et pourtant…
Depuis toutes ces années où j'accompagne des femmes, des hommes et des couples, j'entends revenir cette même sidération.
« Comment ai-je pu en arriver là ? »
Comme si l'infidélité ne venait pas seulement bousculer une relation.
Comme si elle venait aussi fissurer l'image que chacun.e avait de lui-même.
Lorsque nous parlons d'infidélité, les premières questions surgissent presque immédiatement.
Qui a trompé ?
Qui a menti ?
Qui est responsable ?
Ces questions sont légitimes.
Elles deviennent incontournables lorsque la confiance est brisée.
Mais elles ne suffisent pas toujours à comprendre ce qui s'est réellement joué.
Au fil de ma pratique, j'ai appris à me méfier des réponses trop rapides.
Celles qui réduisent une histoire à une faute.
Celles qui expliquent tout par un manque d'amour.
Celles qui cherchent un coupable avant de chercher du sens.
Une infidélité raconte rarement une seule histoire.
Elle peut révéler un désir longtemps resté silencieux.
Une souffrance qui n'a jamais trouvé les mots.
Une manière d'aimer qui s'est peu à peu essoufflée.
Une rencontre qui agit comme un révélateur.
Ou parfois tout cela à la fois.
Comprendre ne signifie pas excuser.
La responsabilité de celui ou celle qui franchit une limite demeure entière.
Mais comprendre permet de regarder plus loin que le passage à l'acte.
Là où quelque chose avait déjà commencé à bouger.
Là où un individu, un couple ou une histoire étaient peut-être en train de se transformer.
Je n'ai pas écrit ce dossier pour dire s'il faut pardonner ou partir.
Je ne l'ai pas écrit davantage pour condamner ou justifier.
Je l'ai écrit parce qu'au fil des consultations, une conviction s'est imposée à moi : derrière chaque infidélité se cache une histoire singulière, qui mérite d'être regardée avec davantage de nuance que ne le permettent les jugements immédiats.
Au fond, ces pages ne parlent pas seulement de fidélité.
Elles parlent du désir.
De nos contradictions.
De nos choix.
De nos renoncements.
Et de cette question qui traverse, un jour ou l'autre, toutes les relations humaines :
Que faisons-nous de ce qui nous traverse ?

1- Une rencontre… ou une résonance intérieure ?
Nous aimons croire que tout commence par une rencontre.
Un regard qui s'attarde un peu plus longtemps, une conversation qui nous fait du bien, un rire partagé, une présence qui apaise. Peu à peu naît l'envie de se revoir, comme si tout avait commencé à cet instant précis.
Pourtant, au fil des années, une autre question s'est imposée à moi dans mon cabinet.
Et si la véritable rencontre avait eu lieu bien avant ?
Peut-être au moment où quelque chose s'était déjà discrètement éloigné de nous. Pas nécessairement l'amour, mais cette sensation d'être pleinement vivant, profondément rejoint dans ce que nous sommes devenus.
Il arrive que l'on continue à aimer son/sa partenaire tout en ayant le sentiment de ne plus être réellement rencontré. Non parce que l'autre ne nous aime plus, mais parce que le quotidien finit parfois par prendre toute la place. Les responsabilités s'accumulent, les journées se ressemblent, chacun s'investit dans ce qu'il a à porter, et sans même s'en apercevoir, le couple peut glisser vers une forme d'organisation où les rôles occupent progressivement l'espace de la relation.
Nous devenons parents, professionnels, gestionnaires du quotidien. Nous prenons soin de la famille, des projets, des obligations. Et, chemin faisant, il arrive que nous oubliions une autre part de nous-mêmes : celle qui a encore besoin d'être surprise, touchée, regardée autrement que pour ce qu'elle accomplit.
Alors, un jour, quelqu'un apparaît.
Cette personne ne connaît ni notre histoire ni les habitudes qui se sont installées au fil des années. Elle nous rencontre dans un espace où rien n'est encore figé.
Son regard n'est pas encombré par les automatismes du quotidien. Sa curiosité, son attention ou sa disponibilité ouvrent parfois une respiration inattendue.
Peu à peu, quelque chose recommence à circuler. On se surprend à attendre un message, à sourire plus facilement, à ressentir une énergie que l'on croyait perdue. Nous avons naturellement envie d'attribuer ce renouveau à la personne rencontrée.
Pourtant, les choses sont souvent plus subtiles.
Certaines rencontres ne font pas seulement naître quelque chose de nouveau. Elles viennent parfois réveiller une part de nous qui était restée silencieuse depuis longtemps. Elles révèlent moins un manque créé par l'autre qu'un mouvement intérieur qui attendait déjà de retrouver sa place.
C'est peut-être là que le véritable questionnement commence.
Non plus seulement : « Pourquoi cette personne ? »
Mais aussi : « Pourquoi maintenant ? »
Car avant d'interroger la rencontre, il est parfois nécessaire d'écouter ce qu'elle vient révéler de notre propre histoire.
2- L’effet miroir
Il y a une question qui s'est invitée peu à peu dans ma pratique.
Je ne l'ai apprise dans aucun livre. Je ne l'ai pas préparée à l'avance. Elle est née au fil des consultations, en écoutant des femmes, des hommes et des couples me raconter ces rencontres qui avaient bouleversé leur vie.
Au début, je pensais qu'ils allaient me parler de l'autre.
Et puis, avec le temps, je me suis aperçue qu'ils parlaient souvent d'eux-mêmes.
Alors, il m'arrive de leur poser cette question :
« Êtes-vous certain d'être tombé amoureux de cette personne… ou êtes-vous aussi tombé amoureux de celui ou celle que vous redevenez en sa présence ? »
Il y a presque toujours un silence.
Pas un silence de gêne.
Un silence qui cherche.
Comme si, tout à coup, la rencontre prenait un autre sens.
Je repense à cette femme qui m'avait dit :
"Avec lui, je me sens différente. Je ris davantage. J'ai envie de sortir, de voir du monde. Je prends plus soin de moi. C'est drôle… j'ai l'impression de retrouver la femme que j'étais il y a quinze ans."
Je lui ai demandé :
« Qu'est-elle devenue, cette femme ? »
Elle est restée silencieuse quelques instants avant de me répondre :
"Je crois que je l'ai un peu oubliée en route."
Cette phrase m'habite encore aujourd'hui.
Parce qu'au fond, elle ne parlait pas de cet homme.
Elle parlait d'elle.
Un autre exemple d'un homme qui me disait presque la même chose.
"Avec elle, je respire. Je ne suis plus seulement celui qui travaille, qui gère les problèmes ou qui pense à tout. J'ai l'impression de redevenir moi."
Là encore, j'entendais moins l'histoire d'une rencontre que celle d'un homme qui retrouvait une partie de lui-même.
Ces histoires m'ont appris quelque chose de précieux.
Certaines rencontres ressemblent à un miroir.
Non pas parce qu'elles nous montrent quelqu'un d'autre.
Parce qu'elles nous permettent parfois de nous revoir.
Elles ne créent pas une nouvelle personne. Elles révèlent une part de nous qui était restée discrète, parfois pendant des années, derrière le rythme du quotidien, les responsabilités ou les habitudes.
Je crois que c'est ce qui rend certaines rencontres si bouleversantes.
Nous pensons être attirés par l'autre, alors que nous sommes aussi profondément touchés par ce que nous ressentons de nous-mêmes lorsque nous sommes avec lui ou avec elle.
Cette nuance est importante.
Elle ne retire rien à la sincérité des sentiments.
Elle ne cherche pas davantage à les expliquer.
Elle invite simplement à regarder la rencontre autrement.
À se demander non seulement qui est cette personne, mais aussi ce qu'elle est venue remettre en mouvement dans notre propre vie.
Parce que, parfois, ce n'est pas seulement une histoire d'amour qui commence.
C'est une partie de nous qui demande à reprendre sa place.
3- Toutes les infidélités ne racontent pas la même histoire
En écrivant les pages précédentes, je me suis surprise à penser que certains lecteurs allaient peut-être se reconnaître dans ces rencontres qui bouleversent tout sur leur passage. Celles qui donnent le sentiment de retrouver une partie de soi, comme si l'autre venait réveiller quelque chose qui attendait depuis longtemps.
Ces histoires existent.
Elles sont souvent très fortes.
Mais elles ne sont pas les seules.
Au fil de ma pratique, j'ai rencontré d'autres réalités, parfois beaucoup plus discrètes, parfois plus déroutantes encore.
Je pense à cet homme qui me dit d'emblée : « Je ne suis pas amoureux. » Ou à cette femme qui insiste : « Il ne s'est rien passé d'important. C'était juste une fois. »
Et pourtant…
Je me garde toujours de conclure trop vite.
Parce que ce qui ne ressemble pas à une grande histoire d'amour raconte parfois, lui aussi, quelque chose d'essentiel.
Toutes les infidélités ne naissent pas des mêmes élans. Toutes ne répondent pas aux mêmes besoins. Toutes ne produisent pas les mêmes conséquences.
Certaines s'inscrivent dans une rencontre qui bouleverse une vie. D'autres apparaissent dans un moment de fragilité, de solitude ou d'épuisement. D'autres encore prennent la forme d'aventures répétées, de relations essentiellement sexuelles ou de rencontres sans lendemain.
À première vue, ces histoires n'ont rien en commun.
Et pourtant, elles ont un point commun que je retrouve souvent en consultation : elles nous invitent à regarder au-delà du comportement.
Car le comportement est visible.
Il choque parfois.
Il interroge presque toujours.
Mais il ne dit pas tout de ce qui est en train de se jouer.
J'ai appris, avec le temps, à me méfier des explications trop rapides. Dire qu'une personne est infidèle parce qu'elle ne supporte plus son couple, parce qu'elle est en manque de désir ou parce qu'elle cherche la nouveauté est rarement suffisant.
La réalité est bien plus nuancée.
Une même conduite peut répondre à des histoires très différentes.
Pour l'un, il s'agira de retrouver une sensation d'exister.
Pour un autre, de vérifier qu'il peut encore séduire.
Pour une autre encore, d'échapper quelques heures à une vie dans laquelle elle ne se reconnaît plus.
Parfois, il s'agit d'une sexualité qui n'a plus trouvé sa place dans le couple. Parfois, d'une profonde solitude. Parfois encore, d'un fonctionnement relationnel ancien qui se répète sans que la personne en comprenne vraiment l'origine.
C'est d'ailleurs ce qui rend l'accompagnement si délicat.
Si je m'arrête uniquement à l'infidélité, je passe à côté de la personne.
Or, ce qui m'intéresse n'est pas seulement de comprendre ce qui a été fait, mais ce que cette histoire est venue exprimer.
Cela ne revient ni à justifier, ni à minimiser les conséquences de l'infidélité. Les blessures qu'elle provoque sont bien réelles. La confiance peut être profondément ébranlée. La souffrance du partenaire ne disparaît pas parce que l'on comprend ce qui s'est joué.
Comprendre n'est pas excuser.
Comprendre, c'est accepter que derrière un même acte puissent se cacher des réalités humaines très différentes.
C'est sans doute pour cette raison que je me méfie des affirmations définitives.
Il n'existe pas une infidélité.
Il existe des femmes, des hommes, des couples, des histoires de vie, des blessures, des élans, des manques, des contradictions.
Et chaque fois que nous réduisons une personne à son comportement, nous prenons le risque de ne plus entendre ce que cette histoire cherche à dire.
C'est à partir de là qu'une autre dimension apparaît.
Nous parlons souvent de ce qui se passe dans notre tête : nos émotions, nos pensées, nos choix, nos conflits.
Mais, dans ces moments-là, un autre acteur est déjà à l'œuvre.
Plus discret.
Plus silencieux.
Et pourtant déterminant.
Notre corps.
Car avant même que nous mettions des mots sur ce qui nous arrive, le corps, lui, a déjà commencé à réagir.
Il ressent.
Il anticipe.
Il s'ouvre.
Il se ferme.
Il garde en mémoire.
Il nous protège.
Il nous alerte.
Et il nous entraîne parfois là où notre raison n'était pas encore prête à aller.
Comprendre une relation extraconjugale sans écouter ce que raconte le corps, c'est finalement passer à côté d'une partie essentielle de l'histoire.
4- Le corps entre lui aussi dans l’histoire
Lorsque nous parlons d'une rencontre qui nous bouleverse, nous cherchons presque toujours des explications du côté de notre histoire, de notre couple ou de nos émotions.
Nous nous demandons ce qui nous manquait, pourquoi cette personne nous touche autant ou ce qui s'est fragilisé dans notre relation.
Toutes ces questions sont importantes.
Pourtant, elles ne suffisent pas à comprendre ce qui se joue.
En réalité, une rencontre ne mobilise pas seulement notre histoire personnelle. Elle met aussi notre cerveau et notre corps en mouvement.
Et cela change beaucoup de choses.
Nous avons parfois tendance à croire que l'attirance est une décision. Que nous choisissons de tomber amoureux ou de désirer quelqu'un.
En réalité, il se passe souvent l'inverse.
Avant même que nous ayons compris ce qui nous arrive, notre cerveau a déjà commencé à traiter une multitude d'informations. Un regard, une voix, une odeur, une façon d'être, une complicité naissante… Tout cela active des circuits impliqués dans le plaisir, la motivation et la récompense.
La nouveauté joue ici un rôle essentiel.
Notre cerveau est naturellement attiré par ce qui est nouveau. Il devient plus attentif, plus curieux, plus disponible. Il libère notamment de la dopamine, un neurotransmetteur qui stimule l'envie, l'énergie et l'élan vers l'autre.
C'est en partie pour cette raison que certaines rencontres occupent si rapidement nos pensées.
Nous attendons un message.
Nous relisons une conversation.
Nous imaginons la prochaine rencontre.
Non pas parce que nous avons perdu la raison, mais parce que notre cerveau participe pleinement à cette aventure.
Cela ne signifie pas que ce que nous ressentons est faux.
Cela signifie simplement que notre biologie accompagne notre vécu émotionnel.
Mais le cerveau n'est pas le seul à entrer dans l'histoire.
Le corps, lui aussi, parle.
Il parle souvent avant les mots.
Nous nous surprenons à respirer plus librement, à sourire davantage, à nous sentir plus légers.
Certains me disent : « J'ai l'impression de revivre. » D'autres évoquent une énergie qu'ils pensaient perdue ou un désir qu'ils croyaient disparu.
En consultation, ces phrases reviennent régulièrement.
Et je prends toujours le temps de les écouter.
Parce qu'elles ne racontent pas seulement une rencontre.
Elles racontent aussi un corps qui recommence à sentir.
Un corps qui retrouve du mouvement.
Un corps qui réagit à un contexte nouveau, à une qualité de présence, à un sentiment de sécurité, de reconnaissance ou de liberté.
Le corps possède sa propre mémoire.
Il garde la trace des expériences heureuses, mais aussi des blessures, des tensions, des peurs ou des déceptions. Au fil du temps, il apprend à se protéger. Il peut devenir plus vigilant, plus fermé, parfois même moins disponible au désir.
À l'inverse, lorsqu'il retrouve un environnement dans lequel il se sent accueilli, regardé ou désiré, il peut se remettre en mouvement avec une rapidité qui surprend.
C'est souvent à ce moment-là qu'une confusion apparaît.
Parce que nous nous sentons vivants avec une personne, nous concluons parfois que cette personne est forcément la réponse à notre histoire.
Or, ce n'est pas toujours ce que le corps est en train de nous dire.
Il nous informe d'abord qu'un mouvement est possible.
Qu'une partie de nous se réveille.
Que quelque chose circule à nouveau.
Mais il ne nous dit pas pourquoi.
Et il ne décide pas à notre place.
C'est une nuance qui me paraît essentielle.
En sexologie, nous savons qu'il est important de distinguer plusieurs réalités que nous avons souvent tendance à confondre : l'attirance, l'excitation, le désir et le choix.
On peut être attiré sans aimer.
On peut ressentir de l'excitation sans vouloir construire une relation.
On peut éprouver du désir tout en choisissant de ne pas passer à l'acte.
Et, a contrario, on peut profondément aimer quelqu'un tout en traversant une période où le désir s'est mis en retrait.
Ces dimensions dialoguent entre elles, mais elles ne se confondent pas.
C'est précisément pour cette raison que je me méfie des interprétations trop rapides.
Une rencontre qui réveille le corps n'est pas nécessairement une rencontre qui indique un chemin de vie.
Elle est avant tout une information.
Une invitation à se demander :
Qu'est-ce qui est en train de se réveiller en moi ?
Est-ce le besoin d'être désiré.e ?
Le besoin d'être vu.e ?
Le besoin de retrouver de la légèreté ?
Une sexualité longtemps mise de côté ?
Ou simplement une partie de moi que j'avais cessé d'écouter ?
À mes yeux, c'est là que commence le véritable travail.
Non pas dans la recherche d'une réponse immédiate, mais dans la capacité à écouter ce que notre corps raconte, sans lui faire dire trop vite ce qu'il ne dit pas.
Car si le cerveau participe à la rencontre, si le corps la ressent intensément, ils ne prennent jamais les décisions à notre place.
Ils ouvrent une porte.
À nous, ensuite, de choisir la direction que nous souhaitons prendre.
5- Quand la clandestinité intensifie la relation
Lorsque j'accompagne des personnes qui vivent ou ont vécu une relation extraconjugale, une question revient souvent. Elles cherchent à comprendre pourquoi cette relation a pris une telle place dans leur vie. Pourquoi elle leur semble parfois si intense, si évidente, presque incomparable.
Au début de ma pratique, je pensais que cette intensité venait essentiellement de la rencontre elle-même. Aujourd'hui, je crois qu'il faut regarder un peu plus largement car une relation clandestine ne se développe pas dans le même environnement qu'une relation de couple.
Et cette différence change profondément la manière dont elle est vécue.
Sans que les personnes en aient toujours conscience, elles évoluent dans deux univers qui communiquent très peu entre eux.
D'un côté, il y a la vie quotidienne. Celle qui demande de s'occuper des enfants, de travailler, de gérer les imprévus, les tensions, la fatigue, les obligations. Une vie où l'amour existe parfois encore, mais où il partage la place avec mille autres préoccupations.
De l'autre, il y a cet espace plus confidentiel, presque suspendu. Quelques heures volées, un déjeuner, un rendez-vous attendu depuis plusieurs jours, une chambre d'hôtel, une promenade, quelques messages échangés lorsque personne ne regarde.
Ce qui me frappe, c'est que beaucoup de personnes passent d'un monde à l'autre avec une facilité qui les étonne elles-mêmes.
Elles me disent parfois : « Quand je suis avec lui, je n'arrive plus à penser à mon mari. » Ou bien : « Quand je rentre chez moi, je redeviens le père de famille, comme si cette autre partie de ma vie s'était refermée. »
Je ne parlerais pas de clivage au sens psychologique du terme.
En revanche, j'observe souvent une forme de compartimentation psychique. Comme si l'esprit créait deux espaces relativement étanches, permettant à chacun d'exister sans être immédiatement envahi par l'autre.
Ce fonctionnement n'est pas forcément conscient. Il ne traduit pas nécessairement une pathologie. Il permet souvent de rendre cette double vie psychiquement supportable.
Et c'est précisément parce que ces deux univers restent séparés que la relation clandestine conserve une couleur particulière.
Elle échappe au quotidien.
Elle n'a pas encore été confrontée aux courses, aux factures, aux retards, aux enfants malades ou aux désaccords sur l'organisation de la maison.
On s'y retrouve souvent dans une disponibilité que la vie ordinaire offre beaucoup plus rarement.
Je crois que nous oublions parfois à quel point le contexte influence nos émotions.
Nous comparons alors deux relations qui ne vivent pas dans les mêmes conditions. L'une est immergée dans le réel, avec tout ce qu'il comporte de beau, mais aussi de contraignant. L'autre grandit dans un espace protégé, où les contraintes restent largement à la porte.
À cela s'ajoute un autre phénomène qui me semble essentiel.
Entre deux rencontres, la relation continue de vivre.
Pas dans la réalité.
Dans notre monde intérieur.
Nous imaginons la prochaine fois.
Nous relisons les messages.
Nous repensons à un regard, à une phrase, à une odeur, à un geste.
L'absence laisse de la place à l'imaginaire, et l'imaginaire possède une puissance extraordinaire. Il complète ce qui manque, il embellit parfois ce qui est encore inachevé, il nourrit le désir autant que la présence.
Notre cerveau participe lui aussi à cette dynamique. Nous avons vu combien il était sensible à la nouveauté. Il l'est tout autant à l'attente, à l'incertitude et même au risque.
Ne pas savoir quand aura lieu la prochaine rencontre, espérer un message, craindre d'être découvert… tout cela entretient une tension émotionnelle qui renforce l'intensité de ce qui est vécu.
Il serait pourtant réducteur d'en conclure que cette intensité n'est qu'une illusion.
Ce serait tout aussi faux.
Les sentiments peuvent être profondément sincères.
Mais ils se développent dans un contexte qui les amplifie.
C'est une nuance importante.
Il arrive en effet, que l'on attribue entièrement à la personne ce qui appartient aussi aux conditions dans lesquelles la relation s'est construite.
C'est souvent à ce moment-là que je pose une question qui surprend.
Que deviendra cette relation lorsque la clandestinité ne sera plus nécessaire ?
Lorsque les retrouvailles deviendront un quotidien.
Lorsque les messages laisseront place aux conversations ordinaires.
Lorsque les vacances devront être organisées, que les habitudes s'installeront, que les désaccords apparaîtront, comme dans toute relation.
Certaines histoires traversent cette étape et deviennent de véritables histoires de vie.
D'autres changent profondément.
Non parce que l'amour était faux.
Mais parce qu'une partie de l'intensité appartenait aussi à cette manière si particulière de se rencontrer.
A mon sens, comprendre cela est précieux.
Non pour juger une relation.
Non pour la discréditer.
Mais pour éviter de confondre l'intensité d'un contexte avec la profondeur d'un lien.
Ces deux réalités peuvent se rejoindre.
Elles peuvent aussi être très différentes.
Et les distinguer permet souvent de retrouver un peu de liberté au moment de prendre une décision.
6- Entre l'élan et le choix
Il arrive que l'on tombe amoureux sans l'avoir cherché.
Un regard qui s'attarde un peu plus longtemps. Une conversation qui nous fait du bien. Une complicité qui s'installe presque malgré nous. Parfois, rien n'était prévu. Rien n'était voulu.
Je crois qu'il est important de reconnaître cette réalité.
Nous ne choisissons pas toujours ce que nous ressentons.
L'attirance surgit parfois là où nous ne l'attendions pas. Elle peut nous surprendre, nous déstabiliser, nous enthousiasmer ou nous inquiéter. Elle vient nous rappeler que nous sommes des êtres sensibles, capables d'être touchés par une présence, une voix, une façon d'être regardé.
Pendant longtemps, notre culture a entretenu l'idée que l'amour était une évidence. Que lorsqu'il arrivait, il fallait le suivre. Comme si l'intensité du ressenti suffisait à indiquer le chemin.
Pourtant, ce que j'observe en consultation raconte une histoire plus nuancée.
Deux personnes peuvent vivre exactement le même bouleversement.
Toutes deux peuvent ressentir une attirance profonde, avoir le sentiment d'être enfin comprises, retrouver une vitalité qu'elles croyaient perdue.
Et pourtant, leurs décisions seront parfois radicalement différentes.
L'une choisira de ne jamais aller plus loin.
Une autre prendra de la distance pour comprendre ce qui se joue en elle.
Une troisième décidera d'en parler à son partenaire.
Une quatrième s'engagera dans une relation extraconjugale.
Ce n'est donc pas l'attirance qui fait la différence. C'est ce que chacun décide d'en faire.
Cette distinction me paraît essentielle, parce qu'elle redonne une place à notre liberté.
Nous ne sommes pas responsables de tout ce que nous ressentons.
Cependant, nous devenons responsables de la manière dont nous répondons à ces ressentis.
C'est sans doute là que commence la part adulte de nous-mêmes.
Non pas celle qui contrôle tout.
Non pas celle qui étouffe ses émotions.
Mais celle qui accepte de ne pas confondre un élan avec une direction.
Il existe un espace, parfois très discret, entre ce que nous éprouvons et ce que nous faisons.
Dans cet espace, il est possible de s'arrêter.
De se poser des questions.
Pourquoi cette personne me touche-t-elle autant ?
Que vient-elle réveiller chez moi ?
Est-ce cette personne que je cherche... ou une partie de moi-même que j'avais perdue de vue ?
Qu'est-ce qui me manque aujourd'hui ?
Et surtout, qu'ai-je envie de construire à partir de ce que je découvre ?
Ces questions ne donnent pas toujours des réponses immédiates.
Elles ont pourtant le mérite de déplacer le regard.
L'enjeu n'est plus seulement de savoir s'il faut céder ou résister.
Il devient de comprendre ce que cet élan révèle de notre vie.
Un désir peut être un formidable messager.
Il peut nous signaler qu'une relation s'est appauvrie.
Qu'une part de nous-même s'est endormie.
Que nous avons besoin de reconnaissance, de légèreté, de tendresse ou de liberté.
Mais un messager n'est pas un ordre.
Il apporte une information.
À nous ensuite de décider ce que nous voulons en faire.
Je crois que c'est une distinction qui change profondément notre manière de regarder les choses.
Lorsque nous pensons que nos émotions décident à notre place, nous nous sentons souvent prisonniers.
Lorsque nous reconnaissons qu'elles nous informent sans nous commander, nous retrouvons une capacité de choix.
Cela ne rend pas les décisions plus faciles.
Choisir est parfois douloureux.
Rester aussi.
Quitter aussi.
Parler peut bouleverser un équilibre.
Se taire également.
La maturité ne consiste pas à ne plus ressentir de contradictions.
Elle consiste peut-être à accepter qu'elles existent, sans leur abandonner immédiatement les commandes de notre vie.
Je repense souvent à cette phrase du psychiatre Viktor Frankl :
« Entre le stimulus et la réponse, il existe un espace. Dans cet espace réside notre liberté et notre pouvoir de choisir notre réponse. »
Je trouve qu'elle éclaire particulièrement ce qui se joue ici.
Entre une rencontre et une décision, il existe aussi un espace.
Parfois très court.
Parfois immense.
C'est dans cet espace que chacun écrit son histoire.
Et peut-être est-ce précisément là que se tient l'adulte.
Non pas celui qui renonce à ses émotions.
Mais celui qui accepte de les écouter sans leur remettre entièrement les clés de sa vie.
7- Et si l'infidélité était aussi un symptôme ?
Lorsque l'on découvre une infidélité, une question s'impose presque immédiatement : pourquoi ?
Pourquoi cette personne ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi nous ?
Il est naturel de chercher une explication. La blessure est telle que l'on voudrait pouvoir désigner une cause, comme si comprendre permettait d'apaiser la douleur.
Pourtant, avec les années, ma manière de regarder ces histoires a évolué.
Je ne me demande plus seulement pourquoi une personne a été infidèle. Je me demande aussi ce que cette infidélité est venue faire dans cette histoire-là.
La nuance est importante.
Elle ne cherche ni à justifier, ni à minimiser la souffrance provoquée. Elle invite simplement à déplacer légèrement le regard.
Une relation de couple est un organisme vivant.
Elle se construit, se transforme, traverse des périodes d'élan, des moments de fatigue, des crises, des ajustements. Elle évolue au rythme des naissances, des deuils, des changements professionnels, des maladies, du vieillissement.
Elle est en mouvement permanent.
Il arrive pourtant que certains déséquilibres s'installent si progressivement qu'ils deviennent presque invisibles.
On continue à fonctionner.
On s'organise.
On élève les enfants.
On travaille.
On partage encore un toit, parfois même de bons moments.
Et pourtant, quelque chose s'est discrètement déplacé.
Les conversations deviennent plus fonctionnelles que profondes.
Les gestes de tendresse se font plus rares.
La sexualité s'espace ou devient routinière, sans que personne n'ose vraiment mettre des mots sur ce qui change.
Il s'agit souvent d'un couple qui s'est progressivement adapté à son quotidien.
Puis survient une rencontre.
Nous avons tendance à penser que c'est là que tout commence.
Je crois, au contraire, que cette rencontre agit parfois comme un révélateur.
Elle éclaire des zones qui étaient déjà présentes, mais restaient dans l'ombre.
En consultation, il m'arrive de dire que certains symptômes ne viennent pas seulement perturber un équilibre ; ils révèlent aussi qu'un équilibre était devenu fragile.
J'estime que l'infidélité peut parfois être regardée de cette manière.
Non comme une explication.
Encore moins comme une excuse.
Mais comme un phénomène qui nous oblige à regarder ce que nous ne regardions plus.
Dans l'approche systémique, il existe une notion que je trouve éclairante : la triangulation.
Le mot peut sembler impressionnant, alors que l'idée est finalement assez simple.
Lorsque la tension devient difficile à vivre à deux, il arrive qu'un troisième élément prenne une place particulière dans le fonctionnement de la relation.
Ce troisième n'est pas toujours une personne.
Cela peut être le travail, un enfant, une passion envahissante, une addiction... ou, parfois, une relation extraconjugale.
Ce tiers ne crée pas nécessairement les difficultés.
Il peut, néanmoins, contribuer à maintenir un équilibre devenu difficile à trouver autrement.
Cette lecture ne retire rien à la responsabilité de celui ou de celle qui choisit de passer à l'acte.
La responsabilité du choix reste entière.
Mais elle rappelle aussi qu'un acte prend toujours place dans une histoire.
Et une histoire mérite d'être comprise dans toute sa complexité.
C'est d'ailleurs ce que je trouve le plus précieux lorsque des couples acceptent d'entreprendre un travail thérapeutique.
Très vite, les questions changent.
On cesse progressivement de demander : « Pourquoi cette personne ? »
Pour commencer à se demander :
Depuis quand avions-nous cessé de nous rencontrer ?
Qu'avions-nous arrêté de nous dire ?
À quel moment notre intimité est-elle devenue un sujet que nous évitions ?
Qu'avons-nous chacun fait — ou cessé de faire — pour que notre lien évolue ainsi ?
Ces questions sont souvent inconfortables.
Elles demandent du courage.
Elles ne réparent pas la blessure.
Mais elles permettent parfois de sortir d'une vision où l'un serait uniquement coupable et l'autre uniquement victime.
Car si chacun reste pleinement responsable de ses choix, un couple, lui, raconte toujours une histoire écrite à deux.
Et c'est peut-être là que réside l'essentiel.
L'infidélité est parfois le bruit qui couvre toute la scène.
Pourtant, lorsque ce bruit s'apaise, une autre question apparaît.
Que se passait-il dans notre relation avant que cette rencontre n'arrive ?
À mes yeux, il ne s'agit pas ici de réécrire le passé mais de tenter de mettre du sens sur ce que cette crise est venue révéler afin de décider, en conscience, de ce que chacun.e souhaite construire ensuite.
8- La frustration n'est pas l'ennemie de l'amour
Il existe un moment très particulier dans toute rencontre.
Celui où quelque chose s'éveille en nous, sans que nous sachions encore ce que nous allons en faire.
Une attirance. Une émotion. Un élan. Un désir.
Nous avons parfois l'impression que ce qui se passe en nous appelle une réponse immédiate. Comme si ressentir suffisait à justifier d'agir.
Pourtant, je crois que c'est précisément à cet endroit que se joue une grande partie de notre liberté.
Entre ce que nous ressentons et ce que nous faisons existe un espace.
Un espace souvent discret, parfois inconfortable, mais profondément humain.
C'est dans cet espace que nous pouvons encore nous arrêter, nous interroger, choisir.
Or cet espace est devenu de plus en plus difficile à habiter.
Nous vivons dans une époque où attendre semble presque anormal.
Une information s'obtient en quelques secondes. Un repas se commande en quelques clics. Un film démarre immédiatement. Une rencontre est accessible d'un simple glissement de doigt sur un écran.
Peu à peu, cette logique de l'immédiateté s'est invitée jusque dans notre vie affective.
Nous supportons de moins en moins qu'un désir reste un désir. Qu'un manque demeure un manque. Qu'une émotion ne trouve pas immédiatement sa réponse.
Pourtant, ressentir un manque n'est pas un dysfonctionnement.
C'est une expérience profondément humaine.
La frustration n'est pas seulement ce qui nous fait souffrir.
Elle est aussi l'espace dans lequel le désir peut être interrogé plutôt que simplement satisfait.
Lorsqu'une attirance apparaît, elle nous parle rarement uniquement de l'autre.
Elle raconte aussi quelque chose de nous.
Peut-être un besoin de reconnaissance.
Une envie de légèreté.
Le désir de se sentir à nouveau vivant.
Une solitude qui s'est installée sans bruit.
Ou une partie de nous qui attendait depuis longtemps d'être regardée.
Si nous cherchons à faire disparaître cette tension le plus vite possible, nous risquons de passer à côté de ce qu'elle essayait de nous apprendre.
Une attirance peut parfois soulager momentanément une souffrance plus ancienne.
Non parce que cette personne serait forcément « la bonne ».
Mais parce qu'elle vient éclairer une zone de notre vie qui était restée dans l'ombre.
C'est aussi à cet endroit que je crois nécessaire de déconstruire une autre idée très répandue.
Nous attendons souvent de notre partenaire qu'il soit tout à la fois notre amoureux, notre meilleur ami, notre confident, notre soutien, notre partenaire sexuel, notre famille, notre refuge, notre source d'aventure, de sécurité, de reconnaissance et d'émerveillement.
Cette attente est compréhensible.
Mais elle est immense.
Et probablement impossible.
Aucun partenaire, aussi attentif, aimant ou disponible soit-il, ne pourra répondre à chacun de nos besoins, à chaque instant de notre existence.
L'amour n'a jamais eu pour vocation d'effacer tous nos manques.
Il peut nous aider à traverser certains d'entre eux.
Il ne peut pas les faire disparaître tous.
Lorsque nous l'oublions, nous risquons de croire que si un besoin n'est plus nourri dans notre couple, c'est que l'amour est terminé.
Ou qu'il existe ailleurs une personne capable de nous apporter enfin tout ce qui nous manque.
Pourtant, ce que nous allons parfois chercher ailleurs n'est pas une autre personne.
C'est une autre manière d'être nous-mêmes.
Une version de nous qui se sent plus vivante.
Plus légère.
Plus libre.
Plus désirée.
La rencontre agit alors comme un révélateur.
Elle éclaire une partie de nous qui demandait peut-être depuis longtemps à retrouver sa place.
Mais un révélateur n'est pas une réponse.
Il montre.
Il n'indique pas le chemin.
C'est ici que revient, à mes yeux, la part la plus adulte de nous-mêmes.
Non pas celle qui juge ou qui interdit.
Mais celle qui accepte de rester quelques instants avec ce qui la traverse.
De se demander :
De quoi ai-je réellement faim ?
Qu'est-ce que cette rencontre vient réveiller en moi ?
Qu'est-ce que j'ai laissé s'endormir ?
Qu'est-ce que je souhaite vraiment construire ?
Toutes les frustrations ne racontent pas la même histoire.
Certaines nous invitent à prendre davantage soin de notre relation.
D'autres nous poussent à nous rencontrer plus profondément.
D'autres encore révèlent qu'un cycle touche réellement à sa fin.
Mais aucune ne mérite d'être réduite à une urgence qu'il faudrait faire taire.
Nos désirs ne sont pas des ordres.
Ils sont des messagers.
Ils nous parlent de nos élans, de nos blessures, de nos besoins, de nos aspirations les plus profondes.
Les écouter est essentiel.
Leur obéir immédiatement ne l'est pas toujours.
Peut-être est-ce cela, finalement, devenir adulte dans sa vie affective.
Accueillir ce qui nous traverse sans le nier.
Laisser au désir le temps de nous enseigner quelque chose sur nous-mêmes.
Et choisir, en conscience, la direction que nous souhaitons donner à notre vie.
9- Quand vouloir tout savoir devient un piège
Après la découverte d'une infidélité, le besoin de comprendre est presque inévitable.
Lorsqu'un événement bouleverse profondément notre vie, notre esprit cherche à remettre de l'ordre dans ce qui vient de s'effondrer. Il tente de retrouver une cohérence, de relier les morceaux d'une histoire qui, soudainement, n'a plus de sens.
Alors les questions surgissent.
Depuis quand ?
Où vous retrouviez-vous ?
Qu'est-ce que vous faisiez ensemble ?
L'aimais-tu ?
Était-ce mieux qu'avec moi ?
Au départ, ces questions sont légitimes.
Elles permettent de sortir du flou, de distinguer les faits des suppositions et de retrouver un peu de réalité après le choc.
Puis, parfois, un glissement s'opère.
Les questions ne cherchent plus seulement à comprendre. Elles tentent de soulager une douleur qui paraît insupportable.
Chaque réponse appelle une nouvelle question.
Chaque détail semble conduire vers un autre détail.
Comme si connaître toute l'histoire allait enfin permettre d'apaiser la blessure.
Pourtant, cette quête est souvent sans fin.
Les informations recueillies ne réparent pas ce qui a été vécu. Elles alimentent parfois de nouvelles images, de nouvelles comparaisons, de nouveaux scénarios. Le cerveau rejoue les scènes, complète les vides, imagine ce qu'il ignore encore.
Peu à peu, la troisième personne prend une place de plus en plus importante dans l'espace psychique de celui ou celle qui a été blessé.
Les comparaisons s'imposent presque malgré soi.
Était-elle plus belle que moi ?
Plus séduisante ?
Plus désirable ?
Qu'avait-il ou qu'avait-elle que je n'avais pas ?
...
Ces questions sont profondément humaines. Elles traduisent souvent une blessure narcissique, un sentiment d'insécurité ou la peur de ne plus être suffisamment aimable.
Pourtant, elles reposent sur une illusion.
Notre valeur ne se mesure jamais dans une comparaison.
Elle ne disparaît pas parce qu'une autre personne a été choisie, même temporairement.
Lors des accompagnements, j'observe aussi combien cette recherche de réponses peut progressivement enfermer le couple dans une dynamique répétitive.
L'un questionne.
L'autre répond.
Les réponses semblent insuffisantes.
Les questions recommencent.
L'autre se justifie, se défend ou finit par se taire.
Le silence devient alors une nouvelle preuve que quelque chose reste caché.
Et le dialogue repart, encore et encore.
En Analyse Transactionnelle, on parle de jeux psychologiques.
Il ne s'agit pas de manipulations conscientes ou de mauvaise volonté. Les deux partenaires cherchent généralement à sortir de leur souffrance. Pourtant, sans s'en rendre compte, chacun adopte une position qui entretient la dynamique au lieu de l'apaiser.
L'un devient l'enquêteur.
L'autre le suspect permanent.
Puis les rôles peuvent s'inverser.
Le couple rejoue la même scène, espérant qu'elle aura enfin une autre issue. Mais plus le dialogue tourne en boucle, plus la relation reste prisonnière de la blessure initiale.
Aujourd'hui, ce besoin de tout savoir passe souvent par le téléphone portable.
Il n'est pas rare d'entendre :
« S'il n'a rien à cacher, il devrait me montrer son téléphone. »
Ou encore :
« Si elle refuse, c'est forcément qu'il y a encore quelque chose. »
Cette demande peut paraître compréhensible.
Après une trahison, le besoin de retrouver un sentiment de sécurité est immense.
Regarder un téléphone, consulter des messages ou vérifier un historique peut procurer un soulagement... mais souvent très provisoire.
Une preuve rassure jusqu'au doute suivant.
Alors il faut vérifier de nouveau.
Puis encore.
Le téléphone risque alors de devenir le nouvel arbitre de la confiance.
Or la confiance ne se reconstruit pas en accumulant des preuves.
Elle se reconstruit à travers le temps, la cohérence entre les paroles et les actes, la capacité à reconnaître la souffrance de l'autre, à répondre à ses questions essentielles et à tenir les engagements pris.
Dans certains couples, davantage de transparence peut participer au processus de réparation.
Partager librement son téléphone pendant un temps, répondre aux questions importantes ou accepter de rassurer l'autre peuvent constituer des gestes de reconstruction.
La difficulté apparaît lorsque cette transparence laisse progressivement place à une surveillance permanente.
À ce moment-là, le contrôle n'apaise plus la peur ; il l'entretient.
Cela ne signifie pas qu'il ne faut poser aucune question.
Certaines sont essentielles.
Il est légitime de vouloir comprendre ce qui s'est passé, de savoir si la relation est terminée, de retrouver un sentiment de réalité ou d'obtenir les éléments nécessaires pour décider de la suite.
La difficulté apparaît lorsque les questions ne servent plus à comprendre, mais uniquement à tenter d'apaiser une souffrance qu'aucun détail ne pourra faire disparaître.
À partir de là, une autre question mérite peut-être d'émerger.
Non plus :
« Que s'est-il exactement passé entre vous ? »
Mais plutôt :
« De quoi ai-je besoin aujourd'hui pour me reconstruire ? »
Et peut-être aussi :
« Qu'est-ce que j'attends de l'autre pour envisager une reconstruction ? »
Ces questions ne font pas disparaître la douleur; elles déplacent progressivement le regard.
L'objectif n'est plus de reconstituer chaque scène d'une histoire qui ne pourra jamais être entièrement racontée.
Il devient pour chaque partenaire, de retrouver sa capacité à choisir, à se reconstruire et, si le couple en fait le choix, à bâtir une relation qui ne soit plus organisée autour de la surveillance, mais autour d'une confiance qui se reconstruit, pas à pas.

10 – Comprendre pour mieux choisir
Après une infidélité, une question s'impose presque immédiatement.
Faut-il rester ? Ou faut-il partir ?
Elle envahit les pensées, les conversations, parfois même l'entourage. Chacun y va de son avis, de son expérience ou de ses convictions. Comme s'il existait une bonne réponse. Comme si une décision pouvait convenir à toutes les histoires.
Pourtant, au fil des consultations, j'ai appris à me méfier de cette urgence.
Non parce qu'il ne faudrait jamais décider rapidement, mais parce qu'au cœur de la tempête, nous ne choisissons pas toujours librement. Nous choisissons parfois sous l'effet de la sidération, de la colère, de la culpabilité ou de la peur. Et ces émotions, aussi légitimes soient-elles, ne sont pas toujours les meilleures conseillères lorsqu'il s'agit d'engager la suite d'une vie.
Avant de savoir s'il faut rester ou partir, il est souvent nécessaire de comprendre.
Comprendre ce qui s'est réellement joué.
Ce qui appartenait à l'histoire du couple.
Ce qui appartenait à l'histoire de chacun.
Ce qui relevait des blessures anciennes, des silences accumulés, des besoins restés sans mots ou des choix qui, peu à peu, ont éloigné deux personnes.
Comprendre n'efface pas la souffrance.
Cela ne répare pas la confiance.
Cela ne retire rien à la responsabilité de celui ou celle qui a franchi une limite.
Mais cela évite que toute une histoire soit résumée à un seul événement.
Comprendre ne garantit pas non plus que le couple survivra. En revanche, comprendre permet que la décision de rester ou de se séparer soit davantage portée par la conscience que par la seule violence de l'événement.
Certaines histoires s'arrêtent.
Et il arrive que cette séparation soit profondément juste.
Non pas parce qu'il y a eu une infidélité, mais parce que celle-ci révèle que le lien était déjà arrivé au terme de ce qu'il pouvait offrir. La confiance ne peut plus être retrouvée. L'envie de construire ensemble n'existe plus. Les chemins se sont éloignés depuis longtemps, parfois bien avant la rencontre avec un tiers.
Choisir de se séparer n'est pas toujours renoncer.
C'est parfois reconnaître avec lucidité qu'une histoire est arrivée à son terme.
D'autres couples, au contraire, décident de poursuivre leur chemin.
Non par déni.
Non parce qu'ils minimisent ce qui s'est passé.
Mais parce qu'ils sentent que, derrière la blessure, il existe encore un désir de construire ensemble.
À partir de ce moment-là, une autre étape commence.
Il ne s'agit plus seulement de se demander s'il faut rester ou partir.
Il s'agit d'apprécier si deux personnes ont encore l'envie, la volonté et les ressources nécessaires pour construire un avenir commun.
Cette étape demande de quitter progressivement la seule question de la faute pour entrer dans celle de la compréhension.
Non pas pour expliquer l'infidélité par les difficultés du couple.
Encore moins pour partager la responsabilité du passage à l'acte.
Cette responsabilité demeure toujours celle de la personne qui a fait ce choix.
Inversement, si deux personnes souhaitent reconstruire leur relation, elles ne pourront probablement pas faire l'économie de certaines questions.
Comment communiquions-nous ?
Qu'avions-nous cessé de nous dire ?
Quels besoins n'osaient plus être exprimés ?
À quel moment avons-nous commencé à nous éloigner sans vraiment nous en apercevoir ?
Quelles blessures anciennes continuaient d'influencer notre manière d'aimer ?
Que chacun de nous est-il prêt à remettre en question ou à faire évoluer pour que cette histoire ne se répète pas ?
Et surtout, avons-nous encore envie de construire quelque chose ensemble ?
Ces questions sont rarement confortables.
Elles demandent du courage, de l'humilité et du temps.
Mais elles ouvrent souvent un espace de dialogue bien plus fécond que la seule recherche d'un coupable.
Peut-on reconstruire la confiance ?
C'est sans doute l'une des premières questions qui surgissent après la découverte d'une infidélité.
« Est-ce qu'un couple peut s'en relever ? »
J'aimerais répondre oui.
J'aimerais répondre non.
La vérité est que je ne peux pas le savoir à votre place.
Car ce n'est pas l'infidélité, à elle seule, qui détermine l'avenir d'un couple. C'est ce que chacun choisira d'en faire.
Au fil de ma pratique, j'ai vu des couples se séparer après un unique passage à l'acte.
J'en ai vu d'autres reconstruire une relation profondément vivante après plusieurs années de mensonges.
Non parce que leur histoire était moins douloureuse.
Mais parce qu'ils ont accepté de traverser cette épreuve autrement.
Reconstruire la confiance ne consiste pas à oublier.
Le cerveau n'efface pas un événement qui a profondément ébranlé le sentiment de sécurité.
La confiance ne revient pas parce que l'on décide de tourner la page.
Elle renaît lorsque les actes deviennent progressivement plus cohérents que les paroles.
Lorsque celui ou celle qui a été infidèle accepte d'entendre la souffrance de l'autre sans la minimiser, sans se justifier en permanence et sans chercher à aller plus vite que le processus de réparation.
Lorsque celui ou celle qui a été trompé retrouve peu à peu la possibilité d'exprimer ses peurs, ses doutes, sa colère et sa tristesse, sans que ces émotions deviennent le seul langage du couple.
Reconstruire demande du temps.
De la patience.
Du courage.
Et surtout une véritable envie de créer une relation nouvelle.
Je pense sincèrement que l'on ne revient jamais au couple d'avant.
Vouloir retrouver exactement ce qui existait avant l'infidélité expose souvent à une nouvelle déception.
Les couples qui traversent cette épreuve le plus solidement sont rarement ceux qui cherchent à restaurer le passé.
Ce sont ceux qui acceptent de construire une relation différente.
Une relation plus consciente.
Plus authentique.
Où certaines conversations longtemps évitées trouvent enfin leur place.
Où les besoins peuvent être nommés avant de devenir des frustrations.
Où le désir, la sexualité, la tendresse, les projets et les limites redeviennent des sujets vivants.
Néanmoins, il arrive aussi que ce chemin révèle une réalité plus difficile.
Malgré les efforts.
Malgré l'amour parfois encore présent.
Malgré le désir sincère de réparer.
L'envie de construire ensemble n'est plus là.
Reconnaître cela n'est pas un échec.
C'est parfois la décision la plus respectueuse que deux personnes puissent prendre l'une envers l'autre.
Au fond, la véritable question n'est peut-être pas :
« Peut-on reconstruire la confiance ? »
Mais plutôt :
« Sommes-nous prêts, tous les deux, à construire une confiance nouvelle ? »
La confiance d'hier appartient au passé.
Celle de demain reste, elle, à inventer.
Reconstruire un couple ne consiste pas à retrouver celui que l'on avait. Il s'agit de découvrir si deux personnes ont encore le désir et la capacité d'en construire un nouveau.
Conclusion
Grandir dans notre manière d'aimer
En choisissant le titre Adultère… ou taire l'adulte en soi ?, je ne cherchais pas à proposer une définition de l'infidélité.
Encore moins à enfermer celles et ceux qui l'ont vécue dans une explication unique.
Je voulais ouvrir une réflexion.
Au fil de ces pages, nous avons parlé de désir, de frustration, de silence, de corps, de responsabilité, de liberté, de reconstruction, de séparation parfois.
Mais, au fond, nous avons surtout parlé de notre manière d'habiter nos relations.
Il me semble que devenir adulte dans sa vie affective ne consiste pas à ne plus ressentir de désir, de manque, de doute ou de trouble.
Nous resterons toujours des êtres sensibles, traversés par des élans, des contradictions, des fragilités et des rencontres qui viennent parfois déplacer nos certitudes.
L'enjeu n'est donc pas de faire taire cette vie intérieure.
Il est d'apprendre à l'écouter sans lui abandonner les commandes de notre existence.
Grandir, peut-être, c'est accepter que l'amour ne nous dispense jamais de notre responsabilité.
C'est reconnaître que nos émotions sont précieuses parce qu'elles nous renseignent, mais qu'elles ne décident pas à notre place.
C'est apprendre à mettre des mots là où, parfois, nous aurions envie d'agir dans l'urgence.
C'est accepter aussi que certaines crises viennent révéler ce que nous ne voulions plus voir.
Elles peuvent nous blesser profondément.
Parfois même nous transformer durablement.
Mais elles peuvent aussi devenir le point de départ d'une rencontre plus honnête avec nous-mêmes.
Au cours de ma pratique, j'ai vu des couples se séparer avec beaucoup de respect.
J'en ai vu d'autres reconstruire une relation qu'ils n'auraient jamais imaginée possible après une telle épreuve.
Et j'ai surtout vu des femmes et des hommes retrouver, peu à peu, une manière plus consciente d'habiter leur vie affective.
C'est sans doute ce qui me touche le plus car nous ne sommes jamais réduits à ce qui nous est arrivé.
Nous sommes davantage que nos blessures.
Davantage que nos erreurs.
Davantage que les choix que nous regrettons.
Chaque épreuve nous confronte à une question que personne ne peut trancher à notre place :
Que voulons-nous faire de ce qui nous arrive ?
Il n'existe pas de réponse universelle.
Il existe seulement des chemins singuliers.
Des décisions parfois difficiles.
Des renoncements.
Des recommencements.
Et cette possibilité, toujours, de porter un regard un peu plus lucide sur nous-mêmes, sur l'autre et sur la manière dont nous souhaitons aimer.
Si ce dossier vous laisse davantage de questions que de certitudes, alors il aura peut-être atteint son objectif.
Car les grandes questions de notre vie relationnelle résistent aux réponses toutes faites.
Elles nous invitent à poursuivre le dialogue.
Avec nous-mêmes.
Avec ceux que nous aimons.
Et avec cette part de nous qui cherche, inlassablement, à aimer avec plus de liberté, de conscience et de responsabilité.
Au fond, il n'a peut-être jamais été question uniquement d'infidélité.
Il a toujours été question de notre humanité.
De notre capacité à être traversés sans nous laisser emporter.
À aimer sans nous oublier.
À choisir sans renoncer à penser.
Et peut-être est-ce cela, finalement, grandir dans notre manière d'aimer.
Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous traverse. En revanche, nous pouvons toujours choisir ce que nous décidons d'en faire.
À propos de l'auteure
Béatrice Deffromont
Sexologue clinicienneThérapeute de l'intimeSuperviseure clinique
J'accompagne depuis 2008 des femmes, des hommes et des couples autour des questions d'intimité, de sexualité et de relation.
À travers les consultations, les conférences, la chaîne La Voix de l'Intime, les Dossiers de l'Intime et les Carnets de l'Intime, mon souhait est de rendre accessibles des repères cliniques afin d'aider chacun à mieux comprendre ce qu'il traverse et à retrouver davantage de liberté dans ses choix.
Pour aller plus loin
🌿 ConsultationsAlbi • Visio
🎙 La Voix de l'Intime : Émissions consacrées à la vie affective, relationnelle et sexuelle.
📖 Les Dossiers de l'Intime : Une collection de dossiers thématiques pour comprendre les enjeux de la vie affective, relationnelle et sexuelle.
📝 Les Carnets de l'Intime - Le Blog : Des outils pédagogiques et des supports de réflexion pour accompagner le changement.



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